Réfléchir et dire… un peu

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11 mars 2018

Déni de mer…

Classé dans : NOUVELLES — linouunblogfr @ 16 h 40 min

Déni de mer,

 

Même le glissement soyeux, le soupir de soulagement comblé, puis ce reflux sur les graviers bousculés la paralysait.  Elle limitait son regard à l’ondulation légère, peine esquissée, des  herbes qui bordaient la plage. S’acagnarder  à l’angle du banc de pierre, ne lui suffisait pas, elle crispait ses mains gantées sur l’arrondi de son siège, comme si une lame risquait de l’en déloger…

Le ciel plombé, gris presque uniforme, rare lavis, pour des firmaments plus souvent voués aux nuages bien découpés, presque neufs, étendait  son immense coupole de l’horizon marin jusqu’aux confins du regard terrestre.

Il faisait froid, son bout de nez et ses joues valaient un thermomètre, mais pas de quoi  frémir, juste ce qu’il fallait pour donner envie de remuer. Un bon froid à tuer le ver et vivifier le sang, pas une torture…

Ailleurs, ce désir impérieux taraudait Jeanne, clouée ici alors qu’Elle pulsait près d’elle.  Comment dire non à ses petites-filles lorsque la promesse s’imposait :

- Mamy, on ira à la Paracou ?

- S’il fait  beau…

Tout était dans les points de suspension.  Puisqu’il faut bien prendre l’air, elle avait pu les mener vers les marais, la forêt et même les rues piétonnes. Mais pour les écolières, les vraies vacances, c’était, en toutes saisons, la Paracou.  Elles ne boudaient ni la piscine de l’Armandèche, ni la plage du Remblai, mais là, il y avait leur Maison.

Parfois, Jeanne, hissait un œil de béton jusqu’à la roche plate, presque rectangulaire, aux trois biveaux bien nets.  Nat et Juju, sérieusement, avaient réinvesti leur demeure imaginaire, la salle de séjour au plus bas, la cuisine et son évier creusé légèrement au dessus et la chambre en surplomb.  Elle ne comprenait pas les paroles, mais le musique des phrases lui suffisait. Scènes de ménages paisibles dont les « On dirait que… » se faisaient rares et la fiction bien réelle, le temps  d’une affabulation élaborée.

Bientôt arriverait le moment de les rappeler, non pas à la réalité, car le long du chemin de retour, elles termineraient leur récit vécu et envisageraient ses lendemains, mais de les ramener à la terre ferme loin de la Vorace, si pateline aujourd’hui.

L’angoisse qui l’étreignait, bloquait sa respiration, agitait son pouls, n’était pas récente…  Elle ourlait ses jours et ses cauchemars depuis  bientôt  55 ans… depuis sa neuvième année précisément.

Avant, elle aussi avait connue la maison de la Paracou, pratiquement la même ; l’érosion n’avait fait que polir les sols, accentuer les dénivelés, hisser avec plus d’évidence, ses reliefs hors du sable…

Avec ses cousines, les garçons n’étaient que des invités auxquels on servait des brouets d’algue ou des soupes vaseuses, elle s’inventait une bulle hors du présent.

Alors, elle ne tremblait pas au flux et au reflux, leur chuintement, pas  plus que le grondement des rouleaux et leur éclatement sur les crêtes des écluses, pas encore abandonnées, n’était que fond de vie, inséparable de la Chaume, de son monde.

Alors, elle ne venait à la Paracou que pour accompagner sa mère comme elle-même l’avait fait autrefois, pour crocher des étrilles, quelques dormeurs et décoller des jambes. Pour les petites, des chapeaux chinois… De temps à autre, la coiffe de tous les jours, à peine ailée, se redressait dans les cursives de la marée basse et s’agitait vers elle avant de replonger.  La mer était là et il était impensable qu’il en soit autrement.

Ses filles, Marianne et Sophie, avaient aussi habité la maison de schiste, mais sans elle.  Ce n’est pas que, petite fille, elle ignorait les menaces et les attaques de l’océan… Aucune famille de la Chaume n’avait été épargnée et aucune ne pouvait oublier ses vues sur les hommes embarqués.

Très tôt, elle avait aussi compris, admis le soulagement qui montait du port au retour des bateaux.  Elle savait que, les dundees halés par tous les bras disponibles, le ventre des navires vidé de sa moisson, les chariots roulés jusqu’aux bancs de la poissonnerie, les femmes allaient éventrer, épibosser, étêter, saler, liter les poissons. Elle savait que les matelots plus lourds de leur part, se retrouveraient bruyamment dans les cafés du port, rescapés encore une fois.

Plus petite, elle restait accrochée au tablier de sa mère, du départ de la petite maison dans la ruelle étroite jusqu’au retour cahin-caha sur les pavés disjoints. Le père rentrait presque en même temps, bien échauffé, mais  plus tôt que la plupart de ses copains : le regard et la poigne de sa femme, lui avait conféré une modération devenue habituelle…  Elle savait bien qu’il fallait bien que le souffle se relâche et que la rage de se savoir sorti de la grande brasse s’exulte, mais pas plus que de raison.  Il était bien sec, noueux, ce père et bien solide aussi. Autant sa femme, grand-mère La Chaume pour les petites d’aujourd’hui, avait la ‘’goule ben avezée,’’ autant lui était un taiseux.

Entre la petite Jeanne et l’océan, c’était le statu quo : « Tu es là, je suis là. » Son oncle, cet aventurier aussi sec que son père, parle de toi comme de ces poules qu’il se vante de vaincre de haute lutte. Ses exploits, repris, enviés et vilipendés par les adultes toujours oublieux des petites oreilles, la confortaient dans sa conviction que la mer ne pouvait rien contre  ses hommes.

Puis, il y eut ce 27 février 1929.  Sur la jetée, les femmes attendaient les bras serrés sur les mantilles de laine. Des lames énormes s’enrageaient sur le brise-lame, des falaises se dressaient jusque dans le chenal et écrasaient leur colère derrière les chalutiers qui avaient réussi à gagner le havre. Pour les autres, s’élevaient les prières, peut-être les incantations, en un en un bruissement soutenu…  La petite était là !  Le Louis Perpétue aurait, peut-être, pu rejoindre les autres remontés au large, loin des passes cruelles, mais le Petit Florent s’était brisé. Ses matelots, ludions terriblement  joués par les lames, n’avaient plus qu’eux pour fragile espoir.

Aimé tendait le bras, tendait le corps vers Désiré, deux prénoms voués à la vie, à la soif d’amour, deux marins à chaque extrémité d’une ligne de survie invisible durement frappée par des boutoirs démentiels.  D’autres DUNDEES, avaient pu se tirer des passes dangereuses et se maintenir plus au large ballotés par des vagues démesurées, le « Louis Perpétue » était du nombre, le bateau de sauvetage trop loin pour être avisé du drame, il se devait de quitter le fragile abri de son mouillage pour approcher de l’épave.

Déjà Louis, le patron avait su approcher suffisamment pour que ses quatre matelots cueillent sur une crête René le mousse et « Pâquâtoute ». le capitaine, pourtant difficiles à décrocher de leurs planches dans un creux. Trois naufragés, Alphonse, Pascal, Désiré, montaient, descendaient, ludions d’un jeu cruel dont le prix était la vie.

Aimé, avait les yeux de Désiré dans les siens, son pays avait croché la bouée, la prochaine furie le porterait à hauteur de bastingage, Aimé le sentait, la voyait s’enfler, monter, la bras gauche étiré, la man droite cramponnée à la lisse, il n’était plus qu’à peu des doigts qui le frôlaient ; frappé par la même lame, le Louis Perpétue se coucha sur bâbord creusant un abîme entre les deux hommes. Les yeux ne se décrochèrent que lorsque Désiré disparut…

Elle avait 9 ans, son père, Aimé, qui avait survécu à la guerre des sous-marins de fer blanc pendant la première, mondiale, qui en riait même en évoquant ses orteils bouffés par des gaspards dans ces cercueils flottants, son père est rentré au port…

Le dundee s’est amarré au quai, les cales à moitié vides, pleines plutôt, tant cette marée pesait lourd. Encore une fois, les coiffes à peine oscillantes des femmes ne couvraient que le silence des catastrophes.

Près de sa mère, la petite guettait. Même lorsque les amarres furent une à une, touées jusqu’aux bittes, rageusement sur des épaules courbées ou empoignées le long des ventres durcis, même là, semblable à bien d’autres drôles et drôlesses, elle n’avait pas lâché le tablier de sa mère.

Les hommes sont descendus, les yeux caves, le front brutal, accomplissant les gestes d’habitude mais sans volonté.

Aimé ne devait se fermer qu’au lendemain, pendant la nuit peut-être, comment différencier son nouveau silence de celui des autres ? Jamais sa douleur ne révèla sa profondeur et ses couleurs restèrent bien superficielles, pareille à cette mer où les hématomes, les plaies mêmes s’effacent mais ses fonds conservent à jamais les traces des forces disparues.  Celles d’Aimé avaient sombré, ses jambes, ses bras se figèrent comme l’avait déjà fait sa langue…

Peu à peu, seuls ses yeux traduisirent la tempête qui toujours bouillonnait en lui, avec ses démences et ses accalmies, où remuaient les épaves de son naufrage intime.

Pour la petite Jeanne, au fond de cette étroite maison de la plus étroite des rues de la Chaume, commença une nouvelle vie. Pour sa mère aussi.  Jamais la mer ne fut mise au banc des accusés, même l’argent qu’il fallait bien gagner, même le sort qui les avait fait naître dans un port avec pour seul choix que l’embarquement.

La fatalité dominait, pétrie de peurs, de croyances anciennes, de foi absolue étrangement soumise à la priorité de l’instant présent.  Pour la mère Monne, car pour Jeanne, l’église ne fut plus qu’un lieu vide, plus de dieu, rien que des démons….

Rien ne la protégeait de la féroce angoisse qui l’envahissait lorsque ses yeux se tournaient vers Elle, la mer.   Féroce parce qu’elle se sentait les entrailles mordues par ce fauve qui lui avaient volé son père rieur pour lui rendre une poupée de son, aussi tendre à chérir qu’une poupée, aussi attentive à ses histoires, aussi peu réactives. Même ses regards, il lui fallait leur donner une signification.

Les campagnes de pêche, emportaient les pères, les frères, les cousins de ses amies et laissaient femmes et enfants l’attente, une attente sans dire, évoquer aurait pu porter malheur. Une attente qu’elle ne partageait plus.

Comme si Aimé était en une pêche perpétuelle, même lorsque Jeanne poussait son fauteuil roulant le long de la jetée, on n’en parlait pas. Pire que le rescapé, pire que le péri, il était celui qui avait vu et qui s’était refermé sur le regard de Désiré.  Lui, regardait au-delà de la barre qui mourait à l’entrée du bord pour s’étaler entre les bras des jetées… Lui fixait l’horizon même quand la corne de brume mugissait et que les lames claquaient.

Sa fille regardait le dossier, la casquette vissée sur la tête du père.  Ce fauteuil avait été longtemps le mirage de la maison. Jeanne avait fini par y croire come à une légende, toujours racontée, jamais réalisée…  Les sous de la caisse d’entraide avait payé les premières nécessité : le loyer, la nourriture et la chaise percée. Heureusement, Aimé était devenu encore plus sec, léger et sa femme était, c’était connu, une force de la nature chaumoise dotée de cette hargne, de cette volonté qui sublimaient ces femmes de marins. Pour gagner le bout de la ruelle, toujours sombre et offrir à son mari la cueillette de rayons de soleil,  elle le portait sur une chaise pour l’installer sur la placette, non loin de l’église, près d’elle, tricoteuse de kilomètre de chaussettes ou près des jeux de la fillette.

Pour la nuit,  lorsque retentissait la sirène de l’usine annonçant l’arrivée des dundees, lorsqu’elle descendait jusqu’au quai pour tirer les bateaux, décharger les caissettes, les porter sur les bancs, trier, gratter, saler… Lorsqu’elle rejoignait l’arroi des femmes endormies tirées des logis, elle pinçait le bec, en laissant sa fille éveillée, gardienne de son père figé.

Plus jamais, la petite ne regarda la mer. Elle pouvait longer le quai en gardant les yeux sur les maisons ou sur les tas de charbon de la Cabaude, le pont était la limite de son bas de ciel… Même domestiquée, derrière les portes ferrées, la mer n’existait que comme existe la Dame Blanche, les ogres, le Père Fouettard, dans ses peurs irréelles… Une entité effrayante.

Dès qu’elle fut en âge, elle s’enfonça dans le ventre rassurant des Sables. Placée chez une couturière. Chaque soir, ramenait la cousette dans la ruelle étroite, près de son père au regard de plus en tourné vers son intérieur. Lorsque la sirène de l’usine résonnait trouant la nuit, sa mère s’équipait, coiffait son bonnet que deux longues aiguilles clouait à son chignon vite torsadé et partait vers la sertisseuse qu’elle était fière de se voir confier…

Le lendemain, c’est encore endormie que Jeanne partirait vers l’atelier.  D’autres nuits, c’était des coups sourds, retenus, qui pourtant l’éveillaient : quelqu’un passait et il fallait l’apprêter pour son dernier voyage. C’est encore Monne qui officiait et poursuivrait en allant l’annoncer de porte en porte. Son calme, l’autorité de ses yeux délavés imposaient la retenue et le respect des usages.

Jeanne grandit, son désir d’être ailleurs était aussi grand que son besoin d’être ici.  Ailleurs, c’était ce cousin qu’elle fréquentait et qui lui promettait Paris et un métier de terrien ; ici, c’était son coin de maison, le bref éclat qui parfois allumait le regard de son père à sa voix. Ici, c’était sa mère, épaisse, dense, campée sur la possession de chaque mètre carré des rues qu’elle arpentait, fière de son indépendance et de son affirmation d’être au-delà de toute compassion. Et pourtant si fragile lorsque, la maison endormie, elle se courbait sur la toile cirée. Monne pleurait, d’une retenue mouillée, mais sa fille en percevait assez pour ressentir à travers l’épaisseur de son édredon le poids solitaire de la peine dissimulée…

Jeune fille, Jeanne vécut la seconde guerre comme une menace lointaine, en dépit des uniformes ennemis qui sillonnaient les rues des Sables, ne lui parut jamais aussi perfide que la mer, c’était une menace d’hommes qui voulaient prendre à d’autres hommes, pour dominer, posséder, par la menace aveugle d’éléments sans raison.

Pourtant, elle lui fit attendre sept ans son promis, service militaire, ligne Maginot puis stalags, le compte y était.  Aussi dès le retour du prisonnier, la noce fut abondée par les parents, les amis, et leur donna le droit au départ vers la capitale.

Aimé ferma complètement les yeux en 54, il avait eu le temps de deviner la naissance de deux petites filles.  Monne devint Grand-mère La Chaume, sans doute parce que, pour elle, elle l’incarnait profondément.  Elles aimaient la retrouver dans le quartier du Village Neuf, où elle vivait désormais. Si leur Mamy Jeanne les déroutait pour éviter la route bleue, Monne au contraire les conduisait vers les rochers, jouait dans les recoins du Fort Saint Nicolas et leur donnait un temps impossible avec sa fille autrefois.

Lorsque le mal s’empara d’elle, elle plia ses affaires, épura une âme pourtant souvent confessée et rentra à l’hôpital en déclarant, avec sérénité, qu’elle n’en reviendrait que pour le vieux cimetière.  Ce fut la première et la dernière fois qu’elle s’en remit à la médecine, pour elle au moins.

Peu de temps avant de céder, Monne, sans étonnement eut une grande joie.  Marianne, sa petite fille, avait ramené de Lourdes une plaquette de diapositives. Pourquoi? Allez savoir… Elle savait simplement que sa grand-mère y avait emmené Aimé..  Sur l’une des vues, sépia, Monne se vit très nette, très souriante les deux mains bien accrochées aux poignées du fauteuil, Jeanne accotée à l’accoudoir droit.

C’était évidemment, gare aux sourires dubitatifs, un signe.  Aujourd’hui, ce sont les arrières petits enfants d’Aimé et de Grand-Mère La Chaume  que garde  Jeanne pendant ces vacances d’hiver… Les parents travaillent  tous deux à Nantes et n’envisagent pas de demeurer loin de la côte.

Elles traversent les vagues de l’été, se roulent dans les creux, écument les casses, traquent les crevettes… La mer est leur ressource d’énergie mais jamais elles ne s’étonneront du recul de leur mamy. Jamais elles ne fouilleront de leur pourquoi, ce déni de l’océan…. Pas plus que leur mère, leur tante, elles ne tenteront de comprendre ou de vaincre cette peur… « Moi, je crains les oiseaux… » « Moi, ce sont les chats ! » C’est comme ça. Point sans suspension.

Les voilà à la maison, douche pour élimer sable et suées, Pendant que Mamy prépare le dîner que sa fille réchauffera, déplie la table de repassage, pour avancer, les petites s’éclatent autour d’un dessin animé, prétexte à se lancer les moqueries les plus loufoques…,  Demain, c’est samedi, deux jours de repos pour les parents. C’est eux qui passeront la voir.  La voiture pointe ses phares au bout de la rue, alignée face à la maison, une belle position cette courbe…   Le linge est plié, la table, le fer rangés ; elle n’aura guère le temps de discuter avec sa fille…  Son sac est prêt, son manteau et son foulard l’attendent sur une chaise. Les filles s’agitent contre la baie et adressent autant de bises que de grimaces aux arrivants.

- Ça va ?

- Ça va ! La semaine est finie…

Les filles raconteront leur journée ; la mamy est pressée, juste le temps d’indiquer ce qu’elle a préparé et donner les consignes de finition…

Comme chaque soir, son gendre lui propose de la reconduire… Bernique ! Pas question, elle peut et veut marcher.  Par la rue des Sauniers, elle gagne, le café bleu, l’église, monte jusque chez Madame VENDEE. La grimpette de la Vierge l’a fait un peu plus souffler. Elle lui préfère les zig-zag des rues brisées. Les maisons rapprochées étouffent la réalité de l’Autre.

En atteignant la rue du Sémaphore, elle jette un dernier regard sur le ciel. Elle sera calme la Traîtresse, les petites retrouveront leur maison et leur épuisette. Elle se terrera en les attendant.

Cette nuit, la corne de brume suppléant aux phares impuissants, clamera les périls à ceux encore sur les flots, elle vrillera son esprit et narguera son déni.  Elle ne dormira qu’assommée par les cachets verts, la main crispée comme naguère au tablier de sa mère.

Dans la maison, à la limite des landes de la Paracou, son gendre a raccroché le tableau qu’il retire chaque fois qu’elle vient chez eux.  Sous un ciel barré de trois rubans sombres, la mer joue en des bleus trompeurs : Aimé tend son bras, Désiré  va saisir la bouée, s’élever et la vague aux dents acérées, gueule ouverte va les séparer…

Ce naufrage, les filles, grandes, petites l’ont intégré à leur histoire, mais pas à leurs peurs.  Lorsque Mamy est là, le tableau de Paul- Emile Pajot retrouve sa planque dans la chambre des parents. Dès qu’elle est partie, le rectangle, un peu passé, disparaît sous le cadre.  Avec Désiré, a sombré le désir de vie d’Aimé, gravant à jamais une angoisse et un déni farouche dans le cœur de Jeanne.

Pourtant, aujourd’hui, pour tous, enfants, petits-enfants, la raison et la force d’être, c’est ce bras tendu vers l’autre, au milieu de la tempête.

le petit florent

18 janvier 2018

VAINS HORIZONS

Classé dans : NOUVELLES — linouunblogfr @ 20 h 46 min

            Le canyon conduit ses parois abruptes à travers le désert rocailleux. Presque rectiligne, il tranche largement le plateau surélevé. Nul ruissellement ne semble avoir raviné ses flancs, nulle érosion n’explique les cassures de ses blocs.

Avec une réflexion vagabonde, on peut supposer un affaissement régulier de toute la bande concernée ; un abaissement respectueux du nivelé du fond ainsi dégagé. Les rocs qui s’épaulent, en leurs teintes, leurs grains … affirment leur filiation avec les monts voisins. Quelques éperons escarpés, sous l’œil paterne des pics élevés, veillent, tels des aînés, sur les rochers dispersés.

Préservée, enserrée, insolite dans toute cette minéralité, une cuvette simplement herbeuse s’emprisonne au pied des grands sommets. Seule cette île de verdure suppose une eau qu’aucune humidité par ailleurs ne dévoile.

Sur l’autre rive de la gorge encaissée s’ouvre un gouffre rond, sans fond apparent. Cet aven troue le sol pétrifié. Peut-être est-ce là la bonde par laquelle toute une mer s’est vidée… Les cimes altières n’auraient alors été que de simples îlots autrefois, de gros écueils que le flot parfois submergeait ? Supposition, supposition non fondée, car nul fossile, nul témoignage évident ne trahit ce passé marin. Les rochers règnent et par eux seuls s’organisent.

Jusqu’au jour de l’éclatement.

Pourquoi cet instant ? Les mécanismes de la maturation peuvent, sans doute, se reconstituer, mais en ce moment, en cette étincelle de temps, rien dans l’ordre habituel n’est prémices. La luminosité n’est pas plus intense, la chaleur n’a ni faibli, ni augmenté. L’aridité du plateau, pas plus que la verdeur des herbes encloses ne se sont modifiées… et pourtant, dès le premier craquement, le passé est consommé.

C’est dans le creux, à quelques mètres de la surface élevée, vers le bord le plus proche du canyon pour être précis, que la pierre s’est fendillée. Comme une vitre épaisse heurtée par un caillou aigu…

Autour d’un point s’irradie une multitude de rides. Les éclats ainsi séparés paraissent s’enfoncer d’abord, mais très vite soulevés, ils s’écartent pour « le » laisser émerger…

« Le » dans son anonymat est la seule identité possible en ce moment. Quant à la description, elle est aisée : c’est une grosse bogue hérissée de piquants, aucune de ces aiguilles pourtant fines ne présente de brisures. Elles sont d’un granit lustré… S’il peut exister du granit d’acier, alors le voilà utilisé. Un dard plus développé, rostre puissant, perce le rocher et amène au jour cette monstruosité. L’oursin minéral ne roule sur la pente, ne rebondit pas sur les écailles des parois ; ses aiguillons se fléchissent à peine et pourtant, d’une brusque poussée, il se propulse vers le haut du vaste entonnoir.

Cet envol est accompagne d’un bruissement qui devient incessant. Le silence quasi-figé qui, il y a quelques minutes encore, baignait ce paysage chaotique semble s’effacer peu à peu. En effet, alors que nous nous fixons sur cette apparition, toute la surface de la cavité, à son tour se taraude de milliers d’éclosions. Des pelotes épineuses, semblables à la première, jaillissent, se tassent et s’envolent. Certaines atteignent d’un bond le sommet, d’autres heurtent, une ou plusieurs fois, les versants avant de se hisser. Aucune ne roule vers l’abîme ; les crampons acérés allient souplesse et fermeté.

Polarisées par l’arête périphérique, les boules montent.

Lorsque le jour s’obscurcit, à sa façon, dans un engloutissement brusque du soleil, en un passage sans nuance de la clarté aux ténèbres, tout est achevé ; plus aucun bruit ne trouble le silence retrouvé. A peine retombées, les boules se tassent, se ventousent même. En un fidèle mimétisme de l’environnement, elles se confondent avec les pierres. L’aven ovulaire, qui semble inépuisable, s’est tari. L’événement est abouti, le devenir est suspendu. Pour cette nuit, plus rien ne se produira.

Le bruissement reprend avec l’aurore. Comme pour sa disparition, l’astre ne se permet aucune transition à son lever. Noir puis blanc, dès les premiers rayons du soleil, l’air éclate en un coup dans la lumière retrouvée. Les petites pattes se dressent et, accotées, sans pourtant s’enchevêtrer, en un courant cahotant, se mobilisent pour le départ.

Il n’y a pas d’hésitation devant la cassure du sol en bordure de la vaste tranchée : les pseudopodes adhérent aux aspérités comme aux faces verticales. La rivière hérissée devenue cascade paisible coule le long de l’à-pic, traverse le fond plat du canyon et, bouleversant les lois de la pesanteur, ruisselle en escaladant le versant opposé. Cette fois, chaque adhérence est ponctuée d’un bond, propulsant toujours un peu plus haut les boules entêtées.

Aucun son propre, particulier, ne personnifie cette migration, sinon le tumulte assourdi de milliers de petits pas simultanés : de brefs grattements, un léger chuintement de succion et un petit choc assorti, le tout multiplié à l’infini.

Le but de ce bruissant ruban est évident : à travers la diversité du relief, en un trait qu’un observateur découvrirait soigneusement droit, né de l’aven, il se trace vers la prairie. La colonne fourmillante descend du plateau par une faille doucement pentue. Elle s’engouffre dans la virginité végétale, freinée cette fois par l’humus détrempé.

Lorsque le soleil culmine à son apogée, toutes les boules ont disparu dans les hautes herbes. Pourtant leur présence agitée est incontestable : pas une touffe, pas un plumet vert qui ne soient en mouvement. Cette verdure, que nul vent ne paraît avoir un jour ondulée, semble parcourue de courants insidieux.

Sous l’abri de ce tapis d’autres bruits naissent ; des gonflements éclatent, bouillonnent… Une chimie étrange s’effectue. Le soleil, vers la barrière de l’horizon la plus élevée, s’incline lorsque se dégagent les premières sphères. Rien ne semble les modifier. Sans doute sont-elles plus gonflées, mais la variété des tailles ne permet que d’en avoir l’impression… La prairie, elle-même, n’est pas perturbée. La file ne se reconstitue pas ; les pelotes humides se hissent sur le pied du mont le plus dominant. Des petites plages de rocher bientôt les accueillent

Avec le dernier rayon, avant que ne bascule le soleil, toutes les bogues s’étageaient au-dessus du creux herbacé. A nouveau, elles se collent, s’intègrent, se pétrifient.

Les ténèbres, pas plus que les précédentes, ne sont troublées et l’aube à nouveau inonde le paysage familier. Pourtant, sur le vaste escalier, tout est changé.

Avec la chaleur, chaque peau épineuse s’est asséchée, craquelée, fendue. Elle s’étale maintenant, révélant une doublure moussue, tendre, moelleuse. En son sein, épanoui, un petit être parfait s’éveille. Pas bébé, déjà adulte complet ; homme, femme de toutes couleurs, de toutes diversités, harmonieux dans leur hétérogénéité, idéalisés en chaque individualité, sinon beaux, ils sont mieux, agréables à regarder.

Lilliputiens sans Gulliver, ils s’étirent sans étonnement, comme si pour eux cette éclosion n’a rien de surprenant. Vénus sans Botticelli… Peu à peu, déjà différents dans leurs gestes, leur rythme, ils se dressent nus au milieu de leur coquille.

C’est le grand éveil d’un sommeil paisible. Seul le sourire les fait communiquer : les yeux se plissent, les lèvres frémissent, les bras s’étirent. Avant cet instant, ils ne faisaient que se retrouver, désormais, avant leurs yeux, leurs esprits se reconnaissent.

Ils abandonnent leur gangue sophistiquée ; cette fois sans crainte de se frôler de se toucher. Au contact des autres, ils affirment leur existence. Ils se dirigent vers le front le plus abrupt, le plus vertical, le plus lisse du plus haut sommet.

Un sentier sinueux mais sans difficulté les élève à la base de ce mur glabre. Sans hésiter, unis, épaules contre épaules, ils s’y adossent. La longue ligne des petits corps couvre exactement la largeur de la falaise. La chaleur qu’ils dégagent, calculée à la perfection, ébranle le mécanisme programmé.

Comme du givre repoussé sur une vitre gelée, au-dessus de leurs têtes, la paroi perd son opacité, le granit devient transparent, du verre le remplace aussi solide, plus peut-être. Sous les flancs de la montagne dévoilée, une ville apparaît : monde complet, à la taille des nouveau-nés, monde préservé… Avenir retrouvé !

Dans leur dos, une ouverture s’est créée, déjà les premiers la franchissent…

Le beau et l’horizon sont à nouveau désirés, justifiés.

 

24 août 2017

L’oiseleur,

Classé dans : contes et légendes,NOUVELLES — linouunblogfr @ 21 h 09 min

  La nuit tombe, au loin des lumières tremblotent, assez loin pour qui a pour profession la clandestinité des braconniers et à qui l’obscurité est la complice nécessaire.

Sur le sentier d’automne s’assombrissent les dorures des feuilles mortes. Au terme de cette piste, je sais où se blottit la cache aux cèpes, mais aujourd’hui bien avant de l’atteindre, fantasque, mon esprit s’envole… Savez-vous que lorsque la flamme la lèche, la bûche pleure ? Est-ce que, en chaque tronçon amputé de l’arbre vibre un cœur de génie dont aucune fibre ne s’assèche ? Moi n’étant pas de bois, je ne peux dire que « Peut-être.. ». Pourtant, une voix, celle de mon grand-père certainement car c’est par lui qu’aux contes je crois, sa voix donc, m’a ouvert la porte à ces « Peut-être », et depuis, souvent sans m’annoncer, j‘en franchis le seuil…

           

 Il était une fois, en une autre forêt profonde, domaine des boisilleurs de droit comme des maraudeurs, un tranquille oiseleur qui, sans éclats d’humeur, s’adonnait à son labeur clandestin.

Que la mésange ou que le geai se prenne à ses gluaux ou que l’ageasse curieuse réponde à son appeau, il n’en éprouvait aucune peine. Tranquille, dans son sac il enfermait ses conquêtes. Sereinement, ainsi, il emplissait sa bourse de piécettes que lui comptaient de quelconques acheteurs. Que sa proie ailée gonfle la panse d’un barbon, adoucisse la couette d’une mégère ou s’agite dans une cage à la croisée d’une demoiselle, peu lui chalait.  Pour lui, cueillir les baies des buissons, couper la baguette d’un coudrier, saigner le pin, piller la ruche sauvage, piéger connils et goupils autant que prendre aux rets une compagnie de perdrix… tous ces exploits se valaient. A nulle de ces « choses », il n’accordait la faculté, la probabilité d’un émoi. Jamais en son esprit cette pensée n’avait eu de prémices d’éveil…

Pourtant… Car toujours, dans un récit qui se veut rédempteur, il y a un pourtant qui désoriente le personnage faraud …

Cette autre sylve n’était le repaire d’aucun rebelle, nulle bande de malandrins, nul Robin des Bois jamais n’avait éveillé les frondaisons de leurs colères et de leurs rires. C’était un couvert gentillet, résigné où l’oiseleur prélevait sa dîme.

Pourtant encore, un secret existait ! Aucun bois, bosquet même ne demeure s’il n’est pas animé. Ce n’est pas parce que la formule magique des druides a été égarée que le secret s’est envolé !

Dans cette forêt, comme en toutes, l’âme subsiste.

Hallier après hallier, intrusion après intrusion, sans s’en douter, l’oiseleur s’en approchait.

Un beau matin, dans le cœur de la forêt, il a pénétré. Rien n’intriguait sinon l’étrangeté de deux ormes enlacés, parmi une profusion de fayards, sous la garde massive de chênes dispersés. Ces deux ormes étaient, le centre de cette clairière touffue. C’était comme cela ; du moins cela avait dû devenir comme ça. Philémon et Baucis celtiques peut-être, ces deux ormes étaient bien nés de graines véritables, nourries de riche humus, gorgés de soleil et d’espace. Quels géniteurs avaient laissés échapper ces semences ? Quels vents les avaient unies ici ? Etaient-elles d’une famille nombreuse ? Des pousses fraternelles avaient-elles accompagné leur prime croissance ? Nul témoin pour le dire et si à leur tour, ils avaient essaimé, ce n’était pas dans leur voisinage car, de leur essence, ils étaient les seuls représentants.

Peu à peu, la hardiesse de leur port, la plénitude de leur rassurante robustesse et sans doute, la fertilité de leur territoire tutélaire avaient attiré, concentré les baliveaux. De cercle en cercle, une futaie s’étaient créée, un bouquet, un bosquet, un bois, une vraie forêt s’était développée… De cent lieues à la ronde, la vie rampante, bourdonnante, trottinante et voletante… était venue emplir sol, sous-sol et feuillages. Notre oiseleur allait puiser sans vergogne dans cette manne.

Ce jour d’automne, il découvrit les ormes ancestraux dont les saisons avaient emmêlé sans les blesser, sans les flétrir, les branches jumelles.

Cœur de la forêt, ils étaient le refuge préféré de la gente ailée et le rendez-vous quotidien de tous les plumages. Une aubaine pour notre prédateur. Déjà son cerveau inventait les pièges, échafaudait un plan d’allées et venues pour les jours à venir. Plus de quêtes hasardeuses : il avait découvert le lieu de toutes les rencontres, de toutes les moissons…

Il essarta un cercle à plusieurs pas des deux arbres et y prépara son foyer. Branches sèches tombées, brindilles des buissons, billes nourrirent cet âtre primitif. Il pouvait y préparer sa poix, durcir la pointe des baguettes cruelles. Curieuse mais non inquiète, la faune s’était d’abord tenue coi, mais devant les gestes calmes, elle s’était rassurée et les rumeurs habituelles avaient à nouveau bruissé.

Les préparatifs achevés, tout fut troublé : en quelques coups forts frappés sur le tronc des ormes, l’oiseleur fit se déserter toutes les branches. Il grimpa à la cime et redescendit en enduisant copieusement l’écorce de sa glu. Parfois, une branchette craquait sous sa semelle ou sa paume et chutait en ricochant. Ce bruit répété tenait éloigné les oiseaux réfugiés sur les arbres voisins.

Bientôt, il se retrouva prêt pour une longue attente. La journée s’était écoulée sans lenteur, la nuit allait bientôt envahir la forêt. Elle serait fraîche.

De son sac, il tira quelque provende. Engourdi dans sa cape de berger, il s’appesantit, près de cendres à peine fumantes. Une obscurité familière, semblable à bien des veilles passées. La perspective d’un butin exceptionnel devait égayer ses songes.

Le premier rayon venu d’orient perça le feuillage, pénétra sous sa capuche et l’éveilla. Tout de suite, des yeux, il questionna les ormes… et ne comprit pas leur réponse.

Aucune aile ne se débattait, aucune boule emplumée ne pendait, les deux arbres jumeaux étaient toujours déserts.

Vite dressé, il s’étonna des volutes de fumée qui stagnaient dans l’aurore calme. Trop !

L’oiseleur comprenait le comment ; son esprit prompt à l’observation, cueillait tous les détails, mais le pourquoi lui échappait.

La fumée s’élevait du foyer, longeait les rameaux qui le surplombaient, sautait de ramilles en rameaux pour rejoindre les ormes.

Loin de s’atténuer, les rubans s’épaississaient pendant leur cheminement et la houppe des arbres baignaient dans cette cotonnade! Les  petits nuages qu’il avait remarqués flottant autour des troncs étaient, à l’évidence, le reliquat d’une gangue qui devait couvrir le fût. Le résultat de cette molle protection était que nulle vie n’avait pu s’y risquer. Impossible d’y affronter l’âcreté des émanationss. Les habitués de ces asiles s’étaient tenus loin des branches coutumières devenues invivables.

Ce qui rendait notre chasseur perplexe, c’était la richesse de cette fumée, car aucune humidité, aucun combustible carboné ne la justifiait.

Il lui fallut se pencher sur son foyer et entendre, voir les morceaux d’orme, à peine calcinés, pleurer, pleurer dans les braises. Lorsque son regard suivit le ruban de fumée, de chaque rameau, de chaque feuille, il voyait sourdre la même sève régénérante.

Les deux ancêtres pleuraient et leurs larmes nourrissaient la fumée ; la poix déposée par l’oiseleur fondait sous cette chaleur autant que chassée par la sudation accrue des ormes.

Le trouble était né dans le cœur de l’oiseleur devant la volonté salvatrice de ces arbres, cette union pour le combattre, lui le pillard expert… Toutes les larmes versées attendrirent son âme asséchée.       

Peu à peu, le chant des oiseaux sauvés montait des ormes nettoyés.

 

L’oiseleur ne les a plus quittés. Il est devenu le plus habile des sculpteurs qui se fut trouvé en cette contrée. Des bois ramassés dans cette forêt, la forêt des ormes, il tirait des créations, des oiseaux surtout, qui à jamais palpitaient chez qui savaient les tenir, les approcher.

 

Le soir, devant la cheminée, je fends les châtaignes et mon œil a bien noté, j’en suis troublé, que les bûches enflammées, dans l’âtre pleurent…

Regardez, vous aussi vous les verrez…

 

Cœur de bois, cœur d’émoi, si j’ai rêvé, tant mieux pour moi !

 

1 avril 2015

Ma dernière nouvelle : Mainmise…

Classé dans : NOUVELLES — linouunblogfr @ 21 h 52 min

Mainmise !

       Chaque mardi, je tiens table d’écrivain public, « Aux Catacombes. », un café parisien, près du Lion de Belfort. Aucun pas-de-porte, les patrons, Maurice et Perle, estiment que mes clients consomment assez.

Pour les habitués, je suis « Manu » l’écrivain…

Je démêle des documents officiels ou non, opaques et ambigus. Je lis, écris quelques lettres personnelles aussi.

Je téléphone souvent ! Parfois, j’escorte auprès d’un service social public, le « patrimoine des pauvres ».

Ce mardi d’avril, je boucle mon PC… Je reste marqué par les confidences coupées de larmes de mon dernier client. Un plaidoyer pour son fils, loin des yeux et du cœur…

Un Monsieur sanglé dans un long imper gris, s’approche. Perle le suit :

-J’ai dit que tu avais fini ta journée,  mais il a insisté.

- Pardonnez mon intrusion, Monsieur, j’ai appris vos fonctions, tant de conseiller que de rédacteur, au hasard d’une conversation…

Je l’interromps :

-D‘écrivain public ! Quelle rôle vous intéresse et pourquoi ?

Perle nous laisse.

-Les deux me seraient utiles…

Je suis fatigué, mais intrigué. Sous cette posture je perçois du désarroi.

A mon invite, le visiteur se glisse sur la banquette opposée. J’attends !

- J’ai été marié, mon épouse n’a pas supporté les aléas de mon métier… En juillet, j’ai lié connaissance avec Catherine. Notre entente s’est fortifiée… Elle a deux grands enfants. Je les retrouve chaque fin de semaine près de Montpellier.

Sa romance m’agace ; il précipite son débit :

- Nous formons des projets d’union mais je crains que les causes de mon précédent échec ressurgissent et les rendent impossibles !

-Quel est donc ce terrible métier porteur de menace ou de honte ? Vous êtes vidangeur, usurier, croque-mort, huissier… ?

A sa mine, je vois que ma flèche a fait mouche !

J’ai horreur des huissiers ! Je pense être plutôt tolérant, l’exercice de mon travail m’y conduit, mais « huissier » représente tant de scènes déchirantes, venues de mon enfance que, rien que le prononcer m’agite…

Mon vis-à-vis le perçoit.

-Accordez-moi une chance d’être entendu.

-Je ne sais pas ! Pourquoi pas un psy, un confesseur, certainement d’une meilleure écoute ?

-Ecouter oui, mais aucun ne peut mieux que vous m’aider dans mon projet ! Je n’ai pas honte de mon métier! Je sais le ressentiment qu’il génère… Je suis le porteur de mauvaises nouvelles, l’exécuteur de basses œuvres. De toutes mes fonctions, saisir, n’est que trop souvent celle qui me définit…

Pourtant, si je pouvais appeler à témoigner ceux que j’ai pu aider, leur récit vous surprendrait.

Je ne vois toujours pas où il veut en venir, ce que je peux pour lui. Je lui dis nettement.

-Le temps que vous m’accorderez sera payé. Même si notre accord n’aboutit qu’à un fiasco, votre implication justifiera votre rétribution…

- Quel serait ce travail ? Comment se traduirait-il et se finaliserait-il ?

-Je ne veux plus avoir à dissimuler mes occupations officielles… Je redoute que se dénouent notre attachement, se brisent la confiance et l’affection gagnées auprès des enfants de Catherine. Je veux qu’ils sachent, je veux qu’ils comprennent, me comprennent !

-Pour cela vous vous tournez vers moi qui n’ai que griefs envers ce que vous représentez ?

-Cela renforce mon choix ! Si je peux éveiller votre compréhension, alors je crois que je pourrai être entendu d’eux. Ecoutez-moi, sondez moi, secouez-moi au besoin, et écrivez…

Votre transcription simplement fidèle, sera remise à ceux avec lesquels je veux fonder une nouvelle famille, en toute vérité.

Déjà je capitule, rageur, mais partant !

-Comment voyez-vous notre collaboration ?

-Je vous propose de venir chez moi, aux horaires qui vous conviendront…

-Deux semaines, sauf le week-end. On commence lundi prochain de 18 h à 20 h. J’interromprai notre arrangement si je juge impossible sa poursuite… Ma rémunération s’effectuera en chèques emploi…

-Si tard?

-Il faut que je m’organise et que vous réfléchissiez encore. Voici ma carte, appelez-moi !

Pas de poignée de main ! Monsieur Anonyme, repart, chapeauté, ganté, sanglé…

Notre accord établi, durant 12 jours, je fréquente son bel appartement. Nos rencontres dépassent les deux heures prévues…

André, l’huissier, me raconte, illustrées de près de cent procédures, ses démarches en amont des saisies, ses recherches de conciliation, son analyse des situations, aussi bien celles des plaignants que des personnes visées, égales victimes des circonstances parfois… Il déborde de son mandat, trouve des compromis, des aides, des solutions. Il se torture à en briser son miroir  quand rien ne va, quand se produit l’irréparable.

Je ne dirai qu’un cas parmi la dizaine retenue.

Lors d’un constat dans une école, …à propos d’enfants de la séparation, un lien s’est établi entre le directeur et lui.

Un soir glacial de janvier, le directeur a reconduit deux élèves togolais chez eux. Arrivé au pavillon clos, Il a sonné pour prévenir la famille. Pas de réponse ! Les enfants lui dirent qu’il pouvait les laisser. Le directeur a persévéré. Rien ! Une lumière perçait au bas de l’escalier, du garage. Il a frappé ; le vantail s’est entrouvert. La maman est apparue. L’enseignant a un peu forcé le passage en expliquant la situation. Ce ne sont pas les deux matelas serrés l’un contre l’autre qui l’ont le plus atteint, mais le froid, mais les coulées de glace sur les murs, mais la flamme mourante des bougies…. Ne rien faire était  impensable ! Il a bousculé tout le monde, les deux grands, la petite blottie sous des chiffons, la maman et les a embarqués à l’école…  Un mot sur une caisse avisait le père où retrouver les siens.

Il savait le Maire absent, mais réussit à contacter le premier adjoint. « On avisera dès que possible ! ». Ce n’était pas une réponse qu’il pouvait admettre alors il a fait appel à André.

L’huissier est venu… Méticuleusement, il établit un constat de l’état du sous-sol. Il relata la conduite du directeur, son appel auprès de l’édile. Ils se rendirent  à la permanence de la police municipale, et André demanda l’enregistrement de son acte.

L’agent de garde en avisa un supérieur qui, dut appeler l’Adjoint au Maire… Il surgit !! L’exposé de l’huissier fut remarquable de précision et de sous-entendus. Le directeur fut aussi direct : « La famille est dans l’école, au chaud ; elle y restera aussi longtemps que nécessaire ! Vous avez des logements vacants dans la cité, est-ce vraiment impossible de les reloger ? »

André, imperturbable, précisa :

« -Demain matin, je déposerai sur la main courante au commissariat de la police nationale. Mon constat et moi-même,  seront à la disposition des journaux.

-Du chantage ! Vous n’avez pas le droit ! Vous, monsieur le Directeur, je joins votre inspecteur, vous ne pouvez utiliser des locaux municipaux sans notre accord… »

Quelques appels plus tard, notamment au Maire à plus de 800 km, une camionnette des services de voierie regroupa les quelques biens des Togolais. Un logement fut ouvert, chauffé. Le directeur avait fait les courses et apporté son matériel de camping.

Leur histoire et ses suites, heureuses, Kodjo, l’aîné, l’écrira peut-être…

Un mémoire de 24 pages est né de ma rédaction.

Le 1er mai, dans le village du Midi avec André, nous errons dans les vignes, Catherine et ses enfants lisent notre recueil. Ici, la tenue de notre Janus est plus jean et polo que costume, cravate…

Catherine l’appelle.

Oui, le métier d’André les dérange ! Oui, sa découverte fortuite aurait fait obstacle à leur avenir ! Oui, ils ont compris André ! Oui, leur homme de cœur sublime l’homme de loi !

Jamais, ils ne rougiront en évoquant la profession d’André, clairs dans leur affection et leur estime.

Toujours guindé lorsqu’il vient « Aux Catacombes », il est devenu «Le héron cendré », moins bref que Manu mais aussi familier, presque amical.

Cet été, j’ouvre un bureau-troquet dans l’Hérault… Pendant le mariage, j’ai bien accroché avec le patron du « Petit Tout », boissons en terrasse, jeux à la caisse, épicerie et écrivain public en réserve !

 

Victor Coudesabot |
Savoirses |
P4corneille |
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