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24 août 2017

L’oiseleur,

Classé dans : contes et légendes,NOUVELLES — linouunblogfr @ 21 h 09 min

  La nuit tombe, au loin des lumières tremblotent, assez loin pour qui a pour profession la clandestinité des braconniers et à qui l’obscurité est la complice nécessaire.

Sur le sentier d’automne s’assombrissent les dorures des feuilles mortes. Au terme de cette piste, je sais où se blottit la cache aux cèpes, mais aujourd’hui bien avant de l’atteindre, fantasque, mon esprit s’envole… Savez-vous que lorsque la flamme la lèche, la bûche pleure ? Est-ce que, en chaque tronçon amputé de l’arbre vibre un cœur de génie dont aucune fibre ne s’assèche ? Moi n’étant pas de bois, je ne peux dire que « Peut-être.. ». Pourtant, une voix, celle de mon grand-père certainement car c’est par lui qu’aux contes je crois, sa voix donc, m’a ouvert la porte à ces « Peut-être », et depuis, souvent sans m’annoncer, j‘en franchis le seuil…

           

 Il était une fois, en une autre forêt profonde, domaine des boisilleurs de droit comme des maraudeurs, un tranquille oiseleur qui, sans éclats d’humeur, s’adonnait à son labeur clandestin.

Que la mésange ou que le geai se prenne à ses gluaux ou que l’ageasse curieuse réponde à son appeau, il n’en éprouvait aucune peine. Tranquille, dans son sac il enfermait ses conquêtes. Sereinement, ainsi, il emplissait sa bourse de piécettes que lui comptaient de quelconques acheteurs. Que sa proie ailée gonfle la panse d’un barbon, adoucisse la couette d’une mégère ou s’agite dans une cage à la croisée d’une demoiselle, peu lui chalait.  Pour lui, cueillir les baies des buissons, couper la baguette d’un coudrier, saigner le pin, piller la ruche sauvage, piéger connils et goupils autant que prendre aux rets une compagnie de perdrix… tous ces exploits se valaient. A nulle de ces « choses », il n’accordait la faculté, la probabilité d’un émoi. Jamais en son esprit cette pensée n’avait eu de prémices d’éveil…

Pourtant… Car toujours, dans un récit qui se veut rédempteur, il y a un pourtant qui désoriente le personnage faraud …

Cette autre sylve n’était le repaire d’aucun rebelle, nulle bande de malandrins, nul Robin des Bois jamais n’avait éveillé les frondaisons de leurs colères et de leurs rires. C’était un couvert gentillet, résigné où l’oiseleur prélevait sa dîme.

Pourtant encore, un secret existait ! Aucun bois, bosquet même ne demeure s’il n’est pas animé. Ce n’est pas parce que la formule magique des druides a été égarée que le secret s’est envolé !

Dans cette forêt, comme en toutes, l’âme subsiste.

Hallier après hallier, intrusion après intrusion, sans s’en douter, l’oiseleur s’en approchait.

Un beau matin, dans le cœur de la forêt, il a pénétré. Rien n’intriguait sinon l’étrangeté de deux ormes enlacés, parmi une profusion de fayards, sous la garde massive de chênes dispersés. Ces deux ormes étaient, le centre de cette clairière touffue. C’était comme cela ; du moins cela avait dû devenir comme ça. Philémon et Baucis celtiques peut-être, ces deux ormes étaient bien nés de graines véritables, nourries de riche humus, gorgés de soleil et d’espace. Quels géniteurs avaient laissés échapper ces semences ? Quels vents les avaient unies ici ? Etaient-elles d’une famille nombreuse ? Des pousses fraternelles avaient-elles accompagné leur prime croissance ? Nul témoin pour le dire et si à leur tour, ils avaient essaimé, ce n’était pas dans leur voisinage car, de leur essence, ils étaient les seuls représentants.

Peu à peu, la hardiesse de leur port, la plénitude de leur rassurante robustesse et sans doute, la fertilité de leur territoire tutélaire avaient attiré, concentré les baliveaux. De cercle en cercle, une futaie s’étaient créée, un bouquet, un bosquet, un bois, une vraie forêt s’était développée… De cent lieues à la ronde, la vie rampante, bourdonnante, trottinante et voletante… était venue emplir sol, sous-sol et feuillages. Notre oiseleur allait puiser sans vergogne dans cette manne.

Ce jour d’automne, il découvrit les ormes ancestraux dont les saisons avaient emmêlé sans les blesser, sans les flétrir, les branches jumelles.

Cœur de la forêt, ils étaient le refuge préféré de la gente ailée et le rendez-vous quotidien de tous les plumages. Une aubaine pour notre prédateur. Déjà son cerveau inventait les pièges, échafaudait un plan d’allées et venues pour les jours à venir. Plus de quêtes hasardeuses : il avait découvert le lieu de toutes les rencontres, de toutes les moissons…

Il essarta un cercle à plusieurs pas des deux arbres et y prépara son foyer. Branches sèches tombées, brindilles des buissons, billes nourrirent cet âtre primitif. Il pouvait y préparer sa poix, durcir la pointe des baguettes cruelles. Curieuse mais non inquiète, la faune s’était d’abord tenue coi, mais devant les gestes calmes, elle s’était rassurée et les rumeurs habituelles avaient à nouveau bruissé.

Les préparatifs achevés, tout fut troublé : en quelques coups forts frappés sur le tronc des ormes, l’oiseleur fit se déserter toutes les branches. Il grimpa à la cime et redescendit en enduisant copieusement l’écorce de sa glu. Parfois, une branchette craquait sous sa semelle ou sa paume et chutait en ricochant. Ce bruit répété tenait éloigné les oiseaux réfugiés sur les arbres voisins.

Bientôt, il se retrouva prêt pour une longue attente. La journée s’était écoulée sans lenteur, la nuit allait bientôt envahir la forêt. Elle serait fraîche.

De son sac, il tira quelque provende. Engourdi dans sa cape de berger, il s’appesantit, près de cendres à peine fumantes. Une obscurité familière, semblable à bien des veilles passées. La perspective d’un butin exceptionnel devait égayer ses songes.

Le premier rayon venu d’orient perça le feuillage, pénétra sous sa capuche et l’éveilla. Tout de suite, des yeux, il questionna les ormes… et ne comprit pas leur réponse.

Aucune aile ne se débattait, aucune boule emplumée ne pendait, les deux arbres jumeaux étaient toujours déserts.

Vite dressé, il s’étonna des volutes de fumée qui stagnaient dans l’aurore calme. Trop !

L’oiseleur comprenait le comment ; son esprit prompt à l’observation, cueillait tous les détails, mais le pourquoi lui échappait.

La fumée s’élevait du foyer, longeait les rameaux qui le surplombaient, sautait de ramilles en rameaux pour rejoindre les ormes.

Loin de s’atténuer, les rubans s’épaississaient pendant leur cheminement et la houppe des arbres baignaient dans cette cotonnade! Les  petits nuages qu’il avait remarqués flottant autour des troncs étaient, à l’évidence, le reliquat d’une gangue qui devait couvrir le fût. Le résultat de cette molle protection était que nulle vie n’avait pu s’y risquer. Impossible d’y affronter l’âcreté des émanationss. Les habitués de ces asiles s’étaient tenus loin des branches coutumières devenues invivables.

Ce qui rendait notre chasseur perplexe, c’était la richesse de cette fumée, car aucune humidité, aucun combustible carboné ne la justifiait.

Il lui fallut se pencher sur son foyer et entendre, voir les morceaux d’orme, à peine calcinés, pleurer, pleurer dans les braises. Lorsque son regard suivit le ruban de fumée, de chaque rameau, de chaque feuille, il voyait sourdre la même sève régénérante.

Les deux ancêtres pleuraient et leurs larmes nourrissaient la fumée ; la poix déposée par l’oiseleur fondait sous cette chaleur autant que chassée par la sudation accrue des ormes.

Le trouble était né dans le cœur de l’oiseleur devant la volonté salvatrice de ces arbres, cette union pour le combattre, lui le pillard expert… Toutes les larmes versées attendrirent son âme asséchée.       

Peu à peu, le chant des oiseaux sauvés montait des ormes nettoyés.

 

L’oiseleur ne les a plus quittés. Il est devenu le plus habile des sculpteurs qui se fut trouvé en cette contrée. Des bois ramassés dans cette forêt, la forêt des ormes, il tirait des créations, des oiseaux surtout, qui à jamais palpitaient chez qui savaient les tenir, les approcher.

 

Le soir, devant la cheminée, je fends les châtaignes et mon œil a bien noté, j’en suis troublé, que les bûches enflammées, dans l’âtre pleurent…

Regardez, vous aussi vous les verrez…

 

Cœur de bois, cœur d’émoi, si j’ai rêvé, tant mieux pour moi !

 

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Victor Coudesabot |
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