Réfléchir et dire… un peu

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1 avril 2015

Ma dernière nouvelle : Mainmise…

Classé dans : NOUVELLES — linouunblogfr @ 21 h 52 min

Mainmise !

       Chaque mardi, je tiens table d’écrivain public, « Aux Catacombes. », un café parisien, près du Lion de Belfort. Aucun pas-de-porte, les patrons, Maurice et Perle, estiment que mes clients consomment assez.

Pour les habitués, je suis « Manu » l’écrivain…

Je démêle des documents officiels ou non, opaques et ambigus. Je lis, écris quelques lettres personnelles aussi.

Je téléphone souvent ! Parfois, j’escorte auprès d’un service social public, le « patrimoine des pauvres ».

Ce mardi d’avril, je boucle mon PC… Je reste marqué par les confidences coupées de larmes de mon dernier client. Un plaidoyer pour son fils, loin des yeux et du cœur…

Un Monsieur sanglé dans un long imper gris, s’approche. Perle le suit :

-J’ai dit que tu avais fini ta journée,  mais il a insisté.

- Pardonnez mon intrusion, Monsieur, j’ai appris vos fonctions, tant de conseiller que de rédacteur, au hasard d’une conversation…

Je l’interromps :

-D‘écrivain public ! Quelle rôle vous intéresse et pourquoi ?

Perle nous laisse.

-Les deux me seraient utiles…

Je suis fatigué, mais intrigué. Sous cette posture je perçois du désarroi.

A mon invite, le visiteur se glisse sur la banquette opposée. J’attends !

- J’ai été marié, mon épouse n’a pas supporté les aléas de mon métier… En juillet, j’ai lié connaissance avec Catherine. Notre entente s’est fortifiée… Elle a deux grands enfants. Je les retrouve chaque fin de semaine près de Montpellier.

Sa romance m’agace ; il précipite son débit :

- Nous formons des projets d’union mais je crains que les causes de mon précédent échec ressurgissent et les rendent impossibles !

-Quel est donc ce terrible métier porteur de menace ou de honte ? Vous êtes vidangeur, usurier, croque-mort, huissier… ?

A sa mine, je vois que ma flèche a fait mouche !

J’ai horreur des huissiers ! Je pense être plutôt tolérant, l’exercice de mon travail m’y conduit, mais « huissier » représente tant de scènes déchirantes, venues de mon enfance que, rien que le prononcer m’agite…

Mon vis-à-vis le perçoit.

-Accordez-moi une chance d’être entendu.

-Je ne sais pas ! Pourquoi pas un psy, un confesseur, certainement d’une meilleure écoute ?

-Ecouter oui, mais aucun ne peut mieux que vous m’aider dans mon projet ! Je n’ai pas honte de mon métier! Je sais le ressentiment qu’il génère… Je suis le porteur de mauvaises nouvelles, l’exécuteur de basses œuvres. De toutes mes fonctions, saisir, n’est que trop souvent celle qui me définit…

Pourtant, si je pouvais appeler à témoigner ceux que j’ai pu aider, leur récit vous surprendrait.

Je ne vois toujours pas où il veut en venir, ce que je peux pour lui. Je lui dis nettement.

-Le temps que vous m’accorderez sera payé. Même si notre accord n’aboutit qu’à un fiasco, votre implication justifiera votre rétribution…

- Quel serait ce travail ? Comment se traduirait-il et se finaliserait-il ?

-Je ne veux plus avoir à dissimuler mes occupations officielles… Je redoute que se dénouent notre attachement, se brisent la confiance et l’affection gagnées auprès des enfants de Catherine. Je veux qu’ils sachent, je veux qu’ils comprennent, me comprennent !

-Pour cela vous vous tournez vers moi qui n’ai que griefs envers ce que vous représentez ?

-Cela renforce mon choix ! Si je peux éveiller votre compréhension, alors je crois que je pourrai être entendu d’eux. Ecoutez-moi, sondez moi, secouez-moi au besoin, et écrivez…

Votre transcription simplement fidèle, sera remise à ceux avec lesquels je veux fonder une nouvelle famille, en toute vérité.

Déjà je capitule, rageur, mais partant !

-Comment voyez-vous notre collaboration ?

-Je vous propose de venir chez moi, aux horaires qui vous conviendront…

-Deux semaines, sauf le week-end. On commence lundi prochain de 18 h à 20 h. J’interromprai notre arrangement si je juge impossible sa poursuite… Ma rémunération s’effectuera en chèques emploi…

-Si tard?

-Il faut que je m’organise et que vous réfléchissiez encore. Voici ma carte, appelez-moi !

Pas de poignée de main ! Monsieur Anonyme, repart, chapeauté, ganté, sanglé…

Notre accord établi, durant 12 jours, je fréquente son bel appartement. Nos rencontres dépassent les deux heures prévues…

André, l’huissier, me raconte, illustrées de près de cent procédures, ses démarches en amont des saisies, ses recherches de conciliation, son analyse des situations, aussi bien celles des plaignants que des personnes visées, égales victimes des circonstances parfois… Il déborde de son mandat, trouve des compromis, des aides, des solutions. Il se torture à en briser son miroir  quand rien ne va, quand se produit l’irréparable.

Je ne dirai qu’un cas parmi la dizaine retenue.

Lors d’un constat dans une école, …à propos d’enfants de la séparation, un lien s’est établi entre le directeur et lui.

Un soir glacial de janvier, le directeur a reconduit deux élèves togolais chez eux. Arrivé au pavillon clos, Il a sonné pour prévenir la famille. Pas de réponse ! Les enfants lui dirent qu’il pouvait les laisser. Le directeur a persévéré. Rien ! Une lumière perçait au bas de l’escalier, du garage. Il a frappé ; le vantail s’est entrouvert. La maman est apparue. L’enseignant a un peu forcé le passage en expliquant la situation. Ce ne sont pas les deux matelas serrés l’un contre l’autre qui l’ont le plus atteint, mais le froid, mais les coulées de glace sur les murs, mais la flamme mourante des bougies…. Ne rien faire était  impensable ! Il a bousculé tout le monde, les deux grands, la petite blottie sous des chiffons, la maman et les a embarqués à l’école…  Un mot sur une caisse avisait le père où retrouver les siens.

Il savait le Maire absent, mais réussit à contacter le premier adjoint. « On avisera dès que possible ! ». Ce n’était pas une réponse qu’il pouvait admettre alors il a fait appel à André.

L’huissier est venu… Méticuleusement, il établit un constat de l’état du sous-sol. Il relata la conduite du directeur, son appel auprès de l’édile. Ils se rendirent  à la permanence de la police municipale, et André demanda l’enregistrement de son acte.

L’agent de garde en avisa un supérieur qui, dut appeler l’Adjoint au Maire… Il surgit !! L’exposé de l’huissier fut remarquable de précision et de sous-entendus. Le directeur fut aussi direct : « La famille est dans l’école, au chaud ; elle y restera aussi longtemps que nécessaire ! Vous avez des logements vacants dans la cité, est-ce vraiment impossible de les reloger ? »

André, imperturbable, précisa :

« -Demain matin, je déposerai sur la main courante au commissariat de la police nationale. Mon constat et moi-même,  seront à la disposition des journaux.

-Du chantage ! Vous n’avez pas le droit ! Vous, monsieur le Directeur, je joins votre inspecteur, vous ne pouvez utiliser des locaux municipaux sans notre accord… »

Quelques appels plus tard, notamment au Maire à plus de 800 km, une camionnette des services de voierie regroupa les quelques biens des Togolais. Un logement fut ouvert, chauffé. Le directeur avait fait les courses et apporté son matériel de camping.

Leur histoire et ses suites, heureuses, Kodjo, l’aîné, l’écrira peut-être…

Un mémoire de 24 pages est né de ma rédaction.

Le 1er mai, dans le village du Midi avec André, nous errons dans les vignes, Catherine et ses enfants lisent notre recueil. Ici, la tenue de notre Janus est plus jean et polo que costume, cravate…

Catherine l’appelle.

Oui, le métier d’André les dérange ! Oui, sa découverte fortuite aurait fait obstacle à leur avenir ! Oui, ils ont compris André ! Oui, leur homme de cœur sublime l’homme de loi !

Jamais, ils ne rougiront en évoquant la profession d’André, clairs dans leur affection et leur estime.

Toujours guindé lorsqu’il vient « Aux Catacombes », il est devenu «Le héron cendré », moins bref que Manu mais aussi familier, presque amical.

Cet été, j’ouvre un bureau-troquet dans l’Hérault… Pendant le mariage, j’ai bien accroché avec le patron du « Petit Tout », boissons en terrasse, jeux à la caisse, épicerie et écrivain public en réserve !

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Victor Coudesabot |
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